Deux ans à Stanford

Quelques Remarques en Vrac, 1997

Serge Abiteboul

On m'a suggéré d'écrire cette note plutôt que de me répéter -- voilà qui est fait.

Je suis évidemment disponible pour en discuter et en particulier avec des jeunes chercheurs intéressés par le sujet.

Executive summary: j'ai essayé de comprendre en deux ans les mystères du modèle Stanford - comme disait Président Ben. Une étude ethnographique ne m'a pas mené très loin. J'essaie d'expliquer... Quelques remarques aussi sur les difficultés de la sabbatique et ce qu'on pourrait améliorer.

Le modèle Stanford: C'est un mélange de pas mal de choses. Surtout : le tissu de hightech de la Baie, ses capitaux risques, la qualité des étudiants écrémés dans le monde entier. Les institutions n'y sont à mon avis pour rien - si ce n'est qu'elles sont suffisamment légères pour ne pas être un frein. Le nouveau bâtiment a plein d'espaces de rencontres et ça aide... Les chercheurs bossent beaucoup (plus que nous ? :-).

Les étudiants: c'est un des trucs qui m'a le plus frappé. Ils sont très bons. Pourquoi, on n'arrive pas ici à attirer les meilleurs chinois, indiens, européens, etc.? Ils bossent beaucoup (plus que nos thésards ? :-). Surtout ils sont plus tournés vers l'Industrie. Anecdotes: deux des étudiants avec qui je travaillais la première année le plus directement ont quitté le Ph.D. pour créer une boite ; un avec qui j'ai démarré un projet commerce électronique la deuxième année, bosse maintenant pour Oracle sur le même sujet . (Ils finissent leur thèse en parallele.) Bien sûr, il y a le côté "faire du fric" et la compette Stanford "shortest time before first million". Mais je crois aussi qu'ils ont un esprit d'entreprise qui nous manque un peu. Autre état d'esprit: le Ph.D. ça sert à aller dans l'Industrie au moins autant que pour devenir prof.

[Deux autres étudiants ont quitté le groupe: Sergei Brin et Larry Page, pour fonder Google. Je n'étais peut-être pas dans le pire des groupes. Merci Jennifer Widom, Jeff Ullman et Hector Garci-Molian.]

Les liens avec l'Industrie: on a laissé trop ça devenir "institutionnel" à l'INRIA. Ca m'a semblé venir plus de la base à Stanford. Exemples : des gens de l'industrie assistent régulièrement aux groupes de travail et sont invités à parler dans les séminaires. Bien sûr, c'est la Silicone Valley -- mais n'est-ce pas pour nous uniquement une excuse ? Dans le style, ils ont le forum du CS department. Des industriels paient pour avoir droit aux rapports, à des séminaires, et du conseil. Les profs qui donnent ce conseil reçoivent, pour leur groupe, de l'argent. J'ai rencontré des industriels français qui trouvaient ça pas mal : "si on paye, on sait à quoi on a droit." Est-ce transposable à l'INRIA? Pour finir sur ce chapitre, je dois ajouter que j'ai eu sans arrêt des propositions de conseil ou d'embauche par des industriels -- ce qui ne m'arrive pas à Rocquencourt :-). Mais bien sûr, c'est la Silicone Valley et Stanford... A mon avis. c'est plus profond que ça. Les liens recherche-industrie ne sont pas entrés dans les moeurs ici.

Les groupes de travail: on parle à l'INRIA du manque de contacts entre les groupes, de l'absence de mobilité interne, du mal à démarrer de nouveaux thèmes. La réponse institutionnelle est intéressante: actions incitatives - je crois. Mais, je pense qu'il y a une réponse possible de la base: des groupes de travail. Exemple : Jeff Ullman a lancé un groupe en "data mining" avec des participations de plusieurs groupes de Stanford (databases, information retrieval, theory, AI) et plusieurs industriels. Ces groupes font parfois perdre du temps mais génèrent pas mal de dynamisme. Il y aussi le rituel des "bouffes" de travail - faculty lunch, group lunch, thanks-god-its-Friday, etc. C'est un peu trop institutionnel à mon gout mais un moyen sûr de faire passer l'information et de créer des liens.

Le Web: il me semblait que, avec moins de structures et d'institution qu'à l'INRIA, ils faisaient mieux. Mais un regard rapide me donne l'impression que les choses ont bien bougé ici.

L'esprit maison: je n'étais pas dépaysé. A Stanford comme à l'INRIA, les gens savent qu'ils sont très bons. Bémol: à l'INRIA, on vous dit en même temps que l'INRIA n'est pas assez "visible". Je ne comprends pas très bien. On est les meilleurs. Non?

Warning: j'étais invité des groupes bases de données et théorie et les cultures étant très locales et décentralisées, j'ai peut-être manqué des trucs importants.

La sabbatique : C'est génial! Encore plus efficace que tout ce que l'on peut vous dire pour décompresser, réfléchir, se dynamiser. Maintenant, il faut savoir que ça n'est pas facile pratiquement. Ce dernier paragraphe n'est pas fait pour décourager les candidats. Partez! (Je re-signe demain matin si je peux.) Mais il faut connaître les difficultés pour mieux s'organiser, et surtout pour inciter les autorités à mieux aider. En résumant, je pense que :

Les difficultés: Je pense que ceux qui veulent vraiment partir partiront dans n'importe quelles conditions. Mais il n'est pas sain que ça se fasse dans de mauvaises conditions. Il faut donc parler des difficultés et il y en a plein:

[Je ne parle pas pour mon cas perso ici. J'étais pris en charge aux US et nous avions deux salaires. Ces remarques visent surtout les jeunes chercheurs déjà handicapés par de bas salaires et pour qui des problèmes comme la non-progression de l'indice sont très pénalisants. Ça peut générer des galères.]

Propositions:

Pour ceux que ça intéresse: une page sur mon boulot là bas.